Le philosophe scythe.


© Louis Mathieu lycée Renoir 49 Angers


Cette fable se trouve presque à la fin du douzième livre, qui est lui-même le dernier d'une longue œuvre de fabuliste ; la construction de cette œuvre en labyrinthe ne permet pas de voir ici à coup sûr l'aboutissement final d'une pensée ; pourtant la valeur très générale de la "leçon" exprimée au dernier vers conduit à donner à cette fable une place importante.

L'histoire racontée est celle d'un conseil mal compris, d'une "leçon" mal appliquée, de la transmission défectueuse d'un message ; ne pourrait-on pas alors formuler l'hypothèse que cette histoire reproduit la relation qui peut exister entre le fabuliste et son lecteur ? On imagine sans mal les incompréhensions qui peuvent se produire à partir des préceptes moraux contenus dans les fables, et on aurait ainsi une réflexion sous forme de bilan à propos d'une pratique d'écriture.

Un récit figurant la relation entre le fabuliste et son lecteur

Deux personnages typés

Le Philosophe scythe est présenté comme un personnage en évolution ; certes, l'état initial est caractérisé par l'austérité, mais, pour un homme

"Se proposant de suivre une plus douce vie",

cet état initial n'est pas l'objet d'un achèvement, d'une clôture, d'une autosatisfaction ; c'est l'ouverture dans la recherche de la "douceur", dans le voyage entrepris comme une quête, dans l'attention au monde, à la recherche de modèles de vie, d'exemples à suivre. Cette situation peut renvoyer à celle d'un lecteur acceptant le contrat de lecture implicite d'une fable, c'est à dire un désir d'apprendre (pas nécessairement formulé), en matière de connaissances et de projet de vie.

Le Sage : personnage désigné par un adjectif substantivé, qui est à distinguer de "philosophe": renvoie à la fois à un savoir sur le monde, mais aussi à une pratique concrète ; cela lui permet un discours et une pratique, et lui confère un statut de prédicateur possible.

En outre il est défini dans une relation de proximité avec la Grèce, avec Virgile, avec la pensée épicurienne:

"homme approchant des Dieux,
Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille."

Il a ainsi atteint l'idéal épicurien, selon lequel les dieux, parvenus à un bonheur éternel, sont des modèles à contempler. Dans sa personne se trouvent condensés des éléments en rapport avec un ensemble beaucoup plus vaste (toute la sagesse antique, et ce par quoi elle s'exprime, la littérature), à travers une relation métonymique. Cette densité est rendue manifeste par la longueur des éléments de phrase consacrés au sage.

Au cœur du récit, un dialogue entre ces deux personnages

Ce dialogue peut se résumer à une question suivie d'une réponse, une demande d'explication que l'on satisfait ; la cohérence de ce dialogue est tout à fait remarquable : la question du Scythe est fondée sur un constat d'évidence, à partir d'un référent qui a été communiqué au lecteur auparavant ; il y a cohésion lexicale entre "ébranchoit, émondoit" (vers 10, le "référent" de la situation d'énonciation), et "mutiler" (vers 15, le discours du Scythe) ; la réponse du Sage s'inscrit dans cette cohérence "J'ôte le superflu" (vers 19) fait écho à "retranchoit l'inutile" (vers 9, le "référent") ; ce dialogue n'a donc rien d'aléatoire : il trouve sa nécessité dans l'expérience même de la vie ; on reconnaît là l'une des ambitions possibles d'un fabuliste. En outre, il se termine par une formule simple, aisément mémorisable :

"Le reste en profite d'autant"

explication dans laquelle le verbe à connotation positive "profite" tient lieu de raison. L'ordre des répliques confère à cette dernière sa supériorité, et cela est renforcé par les statuts respectifs des deux énonciateurs, comme cela a été précisé précédemment ; le deuxième raisonnement devient alors semblable à une leçon dont un écrivain voudrait imprégner l'esprit de son lecteur.

Ce dialogue est caractérisé par une métaphorisation

Le mot "habitants" (vers 15, paroles du Scythe), précédé du verbe "mutiler", a de quoi alerter le lecteur ; apparemment, il s'agit d'une métaphore dans laquelle les branches des arbres sont l'élément comparé, les "personnes envisagées sous l'aspect de leur résidence" (dictionnaire) l'élément comparant ; cette métaphore est traitée de façon particulière : de manière implicite, elle se poursuit avec "la faux du Temps" (vers 17) et avec l'expression "border le noir rivage" (vers 18); en fait, il y a ici permanence des deux éléments unis par la métaphore, le végétal et l'humain, dans une tournure du type de la syllepse ; cela peut évoquer à l'esprit du lecteur ce qui constitue le genre même de la fable : les aventures des animaux figurent celles des hommes, comme le rappelle souvent la leçon ; mais elles ne se réduisent pas à leur fonction moralisatrice et présentent de l'intérêt pour elles mêmes. Ici aussi, il y a une ambiguïté : quel est le véritable propos ? Est-il question de la végétation, figurée par des éléments de la vie humaine ? Mais ne s'agirait-il pas plutôt, en dernier ressort, de l'activité des hommes, avec un renversement donc, où l'élément comparant devient le comparé ultime ? Une telle ambiguïté a été préparée : au vers 7, les "beautés d'un jardin" qui composent le bonheur du Sage peuvent renvoyer aussi bien au plaisir de l'horticulture qu'à une conception épicurienne de la vie (l'école du "Jardin", fondée par Epicure, a permis de nombreux jeux de mots). On peut relever aussi tout un lexique interprétable au propre et au figuré : "émondoit", "corrigeant", "payer (…) avec usure" sont des expressions qui peuvent concerner à la fois les végétaux et les hommes. Le lecteur est alors amené à reconnaître un plaisir familier, éprouvé à la lecture des fables : détecter ces ambiguïtés, les déchiffrer, admirer ce jeu avec la polysémie des mots.

La question de l'interprétation

Il peut certes y avoir satisfaction à découvrir un sens caché dans une texte apparemment simple ; mais se pose aussi le problème de l'interprétation : l'ambiguïté peut provoquer des erreurs ; de même, ici, la compréhension du message est défectueuse ; la réponse du Sage cependant n'est pas à double sens ; quoique laconique (vers 19 et 20 : un alexandrin et un octosyllabe), elle est claire. Le Scythe, lui, ne retiendra de cette réponse que les verbes d'action qui figurent des gestes ; 1' "abatis" auquel il conseillera de procéder fait écho au verbe qu'il a entendu "abattant"; mais il ne respectera pas la distinction établie par le Sage entre "le superflu" et "le reste" : "l'abatis" sera "universel"; il lui a manqué le discernement nécessaire (il est "indiscret", vers 30, au sens classique), discernement qui lui aurait permis des choix guidés par la raison. L'effet d'une "leçon" n'est jamais certain : il dépend de l'usage qui en sera fait par le lecteur.

Cette erreur d'interprétation est à la source d'une catastrophe

L'état final de ce récit se caractérise par une totale destruction (vers 29):

"tout languit et tout meurt."

Le dernier mot forme le contraste le plus total avec le but à atteindre défini au vers 2 : "une plus douce vie" ; le présent de ces verbes indique une action en voie d'accomplissement, saisie au moment où elle n'a pas encore atteint toute son extension ; les expressions qui précèdent vont dans le même sens : l'action du Scythe ne se limite pas à "sa triste demeure", elle concerne aussi ses "voisins" et ses "amis". Ce désastre à caractère hyperbolique représente l'échec le plus total de la relation entre le Sage et le Scythe : au lieu de conduire à la douceur et au bonheur, elle sème la destruction et la mort. On a montré comment la responsabilité de cet échec incombe essentiellement au disciple. On peut aussi se poser la question de savoir si le texte ne permet pas de déterminer une autre causalité : la leçon délivrée par le Sage ne comporte-t-elle pas une contradiction ? Il s'agit de détruire pour améliorer, de tuer pour faire vivre ; l'amélioration s'obtient au prix d'une mutilation : une telle prescription ne serait-elle pas absurde ? et si le philosophe scythe avait eu raison de s'étonner ?

"Etoit-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?" (vers 14-15)

La lourde responsabilité de ce désastre ne pourrait-elle pas être partagée par l'énonciateur du précepte, par le Sage ?

La remise en question de la leçon du Sage

La prééminence d'une éthique fondée sur le plaisir

On remarque la présence d'un champ lexical des sensations agréables : "plus douce" (vers 2), "satisfait et tranquille" (vers 6), "bonheur", "beautés" (vers 7), "payer ses soins avec usure" (vers 12, expression qui signifie "rendre un service qui vaut bien plus que celui qu'on a reçu", ce qui évoque la générosité de la nature et le bonheur qu'elle peut procurer aux hommes). Ce champ lexical s'oppose à celui des sensations désagréables : "austère" (vers 1), auquel fera écho "triste demeure" (vers 21), "dommage" (vers 16); on peut y joindre des mots à connotations agressives : la "serpe", la "faux", les verbes déjà évoqués "retranchoit", "ébranchoit, émondoit", "mutiler", et le mot "ruine" au sens étymologique de destruction, etc... La juxtaposition de ces deux champs lexicaux suffit à créer une axiologie, perceptible intuitivement, centrée sur le plaisir, relativisant les paroles du Sage. Pourquoi faudrait-il alors s'acharner à blesser et à détruire ? La tension nécessaire à l'accomplissement d'une telle action paraît ici incongrue.

L'esthétique du récit est aussi fondée sur un plaisir partagé entre le lecteur et l'auteur

On a déjà noté ce que permettait le caractère métaphorique du récit, les doubles sens offerts à la perspicacité d'un lecteur friand de clins d'œil, amateur d'énigmes. Mais on peut évoquer aussi le rythme alerte du récit : en témoignent à deux reprises les parataxes asyndétiques des verbes d'action qui se succèdent (vers 9 - 11 et vers 22 et suivants) ; on peut percevoir là une sorte de jubilation à évoquer l'activité précipitée de ces jardiniers, avec un effet de symétrie à la fois grave et amusante entre le Sage et le Philosophe. Le récit lui aussi donne le dernier mot au plaisir.

La leçon de cette fable ne présente pas d'ambiguïté

Elle comporte deux éléments:

  • La nécessité du discernement qui permet une différenciation entre "passions" et "désirs"; cette affirmation est fondée sur une analyse classique de ces "passions" aliénantes, condamnables parce qu'elles sont sources de violence, à distinguer des "désirs" compris chez Epicure comme la source du bonheur lorsqu'ils sont "naturels et nécessaires".
  • L'apologie du "désir", qui devient le "principal ressort" de nos cœurs et de nos vies ; c'est le bien, à travers toutes ses modulations ('jusqu'aux plus innocents souhaits"): comment pourrait-on vouloir se séparer de cela ?

Une leçon assumée par l'énonciateur

"Contre de telles gens, quant à moi, je réclame."

Certes, cette intervention de l'auteur-énonciateur n'est pas unique dans le recueil des Fables ; mais elle met en valeur une prise de position étonnante, paradoxale chez un moraliste de la prudence. Cette prise de parole se situe dans le présent du discours ; elle s'oppose aux passés simples du récit qui précède ("voyagea", "vit",...) ; mais ne peut-on pas penser que ces passés ont aussi une valeur relative par rapport au présent de cette affirmation et renvoient ainsi à l'expérience passée du fabuliste ? pourquoi ne pas envisager aussi que le Scythe n'est pas seulement une figure du lecteur maladroit et excessif ? Le Scythe ne pourrait-il pas figurer un fabuliste antérieur, ayant appliqué avec schématisme ce qu'il avait cru comprendre de l'antiquité, jugé à présent comme un moraliste, c'est à dire un "émondeur", coupable de mutilations, d'atteintes à la vie ?

Nous avons ainsi montré comment l'histoire de cette rencontre entre le Sage et le Philosophe scythe peut représenter l'expérience d'une relation entre l'auteur et son lecteur ; quand celle-ci n'aboutit pas au résultat escompté, la responsabilité peut en être entièrement reportée sur le lecteur auquel on reproche son manque de discernement ; elle peut aussi être imputée au contenu même de la leçon, que viennent contredire de nombreux éléments de cette fable ; et sans doute pour éviter de renouer avec celle pratique moralisatrice, parfois source de catastrophe, tout cela n'est que suggéré, exprimé avec "suavitas": en témoignent de petites précautions, telle l'expression "Un indiscret stoïcien", par laquelle l'auteur se garde de condamner le stoïcisme dans son entier, avec une antéposition à valeur restrictive. C'est la manifestation d'une sensibilité épicurienne, qui s'appuie sur toute une expérience d'écriture et de vie, où l'on a appris à se méfier d'une morale source de tensions, pour faire davantage confiance à une nature qui n'a pas toujours besoin d'être corrigée.

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